Walter Benjamin (1892-13/1), 22 ans (1914), Oeuvres I (Folio), 139 : «L'idée qui hante ce monde estudiantin allemand, tantôt plus tantôt moins, c'est qu'il faut profiter de sa jeunesse. Il était impossible que cette période, tout irrationnelle, où l'on attend fonction et mariage, ne donnât point naissance à un quelconque contenu, lequel ne pouvait ressortir qu'au domaine du jeu, du pseudo-romantisme, du passe-temps. C'est un terrible stigmate sur la fameuse gaieté des chants qui accompagnent les beuveries collectives, sur la nouvelle splendeur de la vie des corporations estudiantines. C'est la peur de l'avenir et, en même temps, façon de pactiser, le coeur léger, avec l'inévitable philistinisme que l'on envisage volontiers pour le temps où l'on sera soi-même un 'ancien'. Ayant vendu son âme à la bourgeoisie, métier et mariage compris, on s'accroche fermement à ces quelques années de franchises bourgeoises. L'échange se conclut au nom de la jeunesse. . . Cette conscience d'une jeunesse gâchée et d'une vieillesse bradée à soif d'apaisement. . . Car les étudiants ne sont point la jeune génération, ils sont ceux qui vieillissent. . . Incapables de reconnaître l'âge qu'ils ont ils traînent dans l'oisiveté. . . C'est la crainte de la solitude, à la peur de se donner, que tient la licence érotique. Ils se mesurent à l'étalon de leurs pères, non à celui de leurs successeurs, et sauvent le faux semblant de leur jeunesse. Leur amitié est sans grandeur, sans solitude. Son lieu [à la jeunesse] est la confrérie, tout ensemble limitée et débridée, la même à la taverne et dans l'union qui se fonde au café. Toutes ces institutions de la vie sont un marché du provisoire, comme la fréquentation des cours magistraux et des cafés, remplissage du vide de l'attente, refus d'entendre la voix qui vous appelle à édifier votre vie sur l'unique esprit de la création, de l'eros et de la jeunesse. . . Faute de courage, la vie des étudiants est fort éloignée d'une telle prise de conscience [celle qui les amenerait à concevoir leur vie non en termes de métier et de mariage mais en termes de création, d'enseignement ou de service aux pauvres, au moyen d'un esprit scientifique non-fonctionnarisé qui se dessine et évolue sur fond des anciennes questions métaphysiques allant de Platon à Nietszche]. . . Mais il n'est forme de vie ni rythme correspondant qui ne procède des préceptes déterminants pour toute vie créatrice. Aussi longtemps que les étudiants se refuseront à cette vie, leur existence sera châtié par la laideur, et même le plus insensible sentira dans son coeur la morsure du désespoir.
Il s'agit de la nécessité extrême et périlleuse, il est besoin du strict redressement. Chacun trouvera son propre précepte, celui qui présente à sa vie la plus haute exigence. Par voie de connaissance chacun libérera l'avenir de ce qui aujourd'hui le défigure.» 7/7/79/1
vendredi 23 janvier 2009
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