vendredi 23 janvier 2009

Lathoron

ROMER : Aujourd’hui j’ai eu un dialogue imaginaire avec le grand sociologue Lathoron.
SPIEGLER : À propos de quoi ?
ROMER : C’était à propos de la science.

ROMER : Ah Lathoron ! Nous nous rencontrons enfin !
LATHORON : En effet Romer.
ROMER : Si cela ne vous importune, j’aimerai vous poser quelques questions sur la science. J’ai entendu de grandes choses à propos de votre connaissance sur cette matière. Il est dit, par exemple, que vous connaissez la science mieux encore que les scientifiques eux-mêmes!
LATHORON : Il est vrai que la science pour les scientifiques n’est pas la même chose que la science pour les gens ordinaires. Ma préoccupation est de regarder ce que font les scientifiques et ce que c’est que nous qualifions de science.
ROMER : Une tâche des plus intéressantes et nécessaires, mon ami ! Beaucoup de personnes avec qui j’ai eu des conversations se réfèrent à la science sans que l'on sache jamais ce qu’elles entendent par là.
LATHORON : Je connais ça.
ROMER : Qu’est ce que la science, Lathoron ?
LATHORON : La science est un symbolique culturellement produit de vérité objective dont la méthode doit satisfaire à certains critères de validité pour qu’elle soit qualifiée de scientifique.
ROMER : Une définition érudite, si jamais il m’en a été donnée une Lathoron ! Cependant je ne suis par certain que c’est cela qu'ont en tête les gens lorsqu’ils emploient le mot «science». Je pense qu’ils veulent dire «vérité objective» mais ont laissé tomber, par ignorance ou par oubli, les autres éléments de votre définition.
LATHORON : Cela ne me surprendrait guère. Il est dans la nature d'un symbolique d’être confondu avec ce qu’il symbolise.

ROMER : Et quoi de la «science» Lathoron ? La «science» est-t'elle culturellement déterminée ?
LATHORON : Oui, je viens de vous le dire.
ROMER : Je vous demande pardon. Je veux dire, est-ce que le mot «science» est culturellement déterminé ?
LATHORON : De quoi parlez-vous ?
ROMER : Permettez-moi de vous demander ceci : le langage est-t'il un symbolique culturel ?
LATHORON : Je crois que oui. Le langage est peut-être le plus culturel des phénomènes. Et bien sûr il est symbolique.
ROMER : Êtes-vous d’accord que le symbolique du langage consiste dans des mots ?
LATHORON : Oui. Du moins la langue française consiste dans des mots. D’autres langues consistent dans des signes, voire des gestes. Le langage corporel, par exemple.
ROMER : Vous avez bien raison Lathoron ! Toutefois nous sommes tous deux d'accord que notre langue, le français, consiste dans des mots. N'est-ce pas ?
LATHORON : Absolument Romer. Mais où voulez-vous en venir ?
ROMER : Je vous le dirai dans un moment. D’abord vous devez accepter de répondre à mes questions. Pouvez-vous m'accorder cette faveur ?
LATHORON : Je dois vous avouer que je ne suis pas habitué à ce que l'on me questionne ainsi, Romer. Mais poursuivez.
ROMER : Je vous remercie Lathoron. Nous sommes d’accord que le langage est un symbolique culturel et que notre langue, qui est le français, consiste dans des mots. Est-ce correct ?
LATHORON (gémissement) : Oui, c’est correct.
ROMER : De ces propositions nous pouvons déduire que les mots sont des symboles culturels, puisque le langage comme symbolique culturel, nous l'avons dit, consiste dans des mots. Ai-je raison ?
LATHORON : Oui. Mais venez en au fait rapidement s'il vous plaît. Je suis occupé.
ROMER : Sans doute l’êtes vous, Lathoron. Un homme de votre savoir-faire doit être très sollicité. Mais nul besoin d'attendre plus longtemps. Je pense que nous sommes arrivés à une réponse satisfaisante.
LATHORON (d'un ton niais) : Laquelle ?
ROMER : Que si votre déclaration selon laquelle «la science est un symbolique culturellement produit» fait partie de notre langue alors elle fait partie d'un symbolique culturel consistant dans des mots. Cela soulève la question : comment pouvons-nous être certains que la science soit culturellement symbolique si les mots «science», «culturel» et «symbolique» sont des symboles culturels ?
LATHORON : J'y réfléchirai une autre fois. Maintenant je dois m'en aller.
ROMER : Gardez-la en tête s'il vous plaît. Au revoir.

ROMER : C’est sur ces mots que nous nous sommes quittés, Spiegler.
SPIEGLER : Mais qu'est-t'il advenu du reste de sa définition—«vérité objective» ou quelquechose comme ça ?
ROMER : Tu as raison. Nous n'avons pas abordé cet affirmation cruciale. Comment caractériserais-tu la vérité objective ?
SPIEGLER : Je la caractériserai comme la vérité qui a trait à l'objet.
ROMER : Et y a-t'il une vérité qui n'a pas trait à l'objet ?
SPIEGLER : Je le suppose. Mais comment pouvons-nous le savoir ?
ROMER : Mon sentiment est que si la vérité objective était vérité alors il n'y aurait aucun sens à la qualifier d'objective.
SPIEGLER : En effet ! Ce qui est objectif est souvent pris pour être la vérité.
ROMER : Si c'était vrai alors parler de vérité objective serait du jargon vide. Revenons plutot à ta définition : la vérité objective est la vérité qui a trait à l'objet. Que cela nous dit-il ?
SPIEGLER : Que la vérité n'a pas forcément trait à l'objet ; que ce sont deux choses séparées. La vérité n'a pas forcément trait à quoi que ce soit.
ROMER : Mais sûrement la vérité ne nous est pas séparée Spiegler ? Je veux dire, il a fallu une langue et notre capacité à former des sons avec elle pour établir cette idée ?
SPIEGLER : Que dis-tu ?
ROMER : Que parler de vérité objective implique une vérité subjective. Seulement la vérité subjective a trait au sujet.
SPIEGLER : A nous tu veux dire ?
ROMER : Précisément. Un ancien collègue l'a formulé ainsi : «connais toi toi-même».

SPIEGLER : Qui suis-je ? cela à l'air d'être une recette pour la folie, Romer.
ROMER : Oui, c'est de folie que la convention qualifierait cette poursuite Spiegler. Mais ce[vieux mensonge]la ne doit pas te décourager de chercher la vérité.
SPIEGLER : Quelle vérité ?
ROMER : Que la connaissance de soi ne doit pas être séparée de la connaissance de l'objet. Si tu ne te connais pas tu confondras ta connaissance objective avec l'objectivité. Autrement dit tu confondras ta connaissance de l'objet avec l'objet lui-même. C'est le manque de cette connaissance de soi qui explique la confusion moderne entre la vérité et l'objectivité.
SPIEGLER : Comment puis-je acquérir la connaissance de soi ?
ROMER : En faisant appel à ta conscience.
SPIEGLER : Ma conscience ?
ROMER : La connaissance de ta connaissance.

SPIEGLER : Pourquoi ce qui est objectif est-t'il si souvent pris pour être la vérité ?
ROMER : C'est une question délicate à traiter. Ce qui est objectif est ce qui caractérise l'objet. Un objet est objectif dans son rapport à l'observateur de l'objet que nous appelons sujet.
SPIEGLER : Oui.
ROMER : Je suppose que l'on s'imagine que les sujets interfèrent avec l'objectivité des objets, puisque venant d'horizons et de milieux différents, affectés en outre par leur subjectivité ; que ce soit leurs émotions, préjugés, idioties ou autres. Parceque l'objet est aperçu différemment par chaque observateur un accord est exigé sur ce qui le caractérise de telle sorte que chaque observateur peut se mettre d'accord sur ces caractéristiques communes dans ses rapports avec l'objet. Et, pour répondre à ta question, ce qui caractérise ou ce que l'on croit caractérise l'objet de cette façon, c'est à dire d'une façon sur laquelle tous peuvent se mettre d'accord, ce «ce» se nomme science. La science a dès lors une prétention à être universellement valable, puisque tous ceux qui adhèrent à ces «caractéristiques communes» qui s'appellent aussi «conventions» doivent croirent en la validité de ces caractérisations.
SPIEGLER : Et selon toi, ce qui est tenu pour être universellement valable, valable pour tous, est confondu avec la vérité ?
ROMER : C'est ce qui arrive. Ainsi, par exemple, «2+2=4» ou «en 1939 l'Allemagne envahit la Pologne» ou «la distance par le temps égale la vélocité», universellement valables par force de convention, sont tous tenus pour être valides donc vrais. La vérité est alors comprise comme ce qui est valide, ou, dans le meilleur des cas, comme ce qui est juste.
SPIEGLER : D'autant plus que, je hasarde, la technologie, comme celle qui rend possible la vision de cette page, est en partie application de découvertes scientifiques ?
ROMER : Oui, la technologie est une validation physique, c'est à dire objective, de conventions scientifiques dans le sens double que des objets comme l'ordinateur équipé d'accès à internet valident les caractérisations qui ont rendu possible leur fabrication ; et que la technologie permet aux scientifiques de vérifier la fiabilité ou l'exactitude de formules ou hypothèses théoriques.

SPIEGLER : As-tu une meilleure compréhension de ce que l'on entend par vérité ?
ROMER : Je propose que nous cherchions le sens de ce mot cette minute même.
SPIEGLER : Mais n'est-ce pas là simplement une tâche impossible ?
ROMER : Pourquoi ça ?
SPIEGLER : Il me semble que nous ne pouvons pas chercher le sens du mot vérité sans connaître ce qu'est la vérité, car dans l'absence de cette connaissance nous ne saurions pas si le sens produit par notre recherche était vrai ou faux.
ROMER : Tout à fait, mais en décrétant qu'une telle recherche soit impossible nous serions d'accord sur quelquechose du mot vérité qui rendrait impossible sa recherche. Ce quelquechose ne pourrait nous être suggéré que par son sens.
SPIEGLER : Cela nous dit seulement que la vérité a un sens mais pas quel est ce sens.
ROMER : Tu auras le même problème pour toutes les recherches de sens des mots. Sans connaître la vérité nous ne saurions jamais si les sens produits par nos recherches étaient vrais ou faux.
SPIEGLER : Précisément. Le besoin de connaître la vérité semble d'autant plus nécessaire qu'impossible.
ROMER : Mais ne discutons-nous pas là comme des aveugles ?
SPIEGLER : Comment ça ?
ROMER : La vérité doit être Cela qui rend possible le sens !
SPIEGLER : Que veux-tu dire ?
ROMER : De même que dénier la possibilité du sens suggère un sens qui n'est pas possible, la vérité doit être à la fois ce qui rend possible le sens et ce que suggère le sens possible d'un mot.
SPIEGLER: Je vois. Et d'après ses propres termes le sens de cette définition de vérité suggère la vérité et est rendue possible par elle ?
ROMER: Oui.
SPIEGLER: Ceci est très bien mais comment pouvons-nous déterminer si un sens est vrai ou faux ?
ROMER : Un sens, mon ami, n'est ni vrai ni faux. Il ne fait que suggérer la vérité en vertu de laquelle il est rendu possible. Là où il n'y a pas de sens il n'y a pas de vérité. Et là où il n'y a pas de vérité il n'y a pas de sens.
SPIEGLER : Je vois. Alors lorsque tu te plains du non-sens du droit tu critiques en fait sa non vérité ?
ROMER : Oui. Là où il n'y a pas de sens il n'y a pas de vérité. Mais il n'y a pas non plus de désir de sens—donc de vérité.
SPIEGLER: C'est un verdict assez accablant pour une vénérable institution romaine je dois dire ! Mais tu as sûrement raison !
ROMER: Une institution romaine qui s'est laissée dégénérer par l'influence des prêtres—chrétiens, hébreux, musulmans, ce sont les mêmes. Relever notre droit de ces piètres influences—telle est notre tâche ! 31/3/0/2

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