Ce message est une reformulation de la dichotomie sujet/objet (Karl Jaspers, 1883-42/1, traître) des points de vu de la perception, de la connaissance et de la communication. Il peut être résumé en cette qualité de pensée qui s'appelle conscience, la perception de notre perception. (Notre temps continue de montrer que la conscience est souvent confondu avec le simple fait d'être éveillé, à un tel point d'ailleurs que je puisse dire en toute confiance qu'un chien a ce type de conscience en vertu d'être éveillé).
1) Il y a des choses.
2) Il est inhérent au fait d'une chose d'être perceptible (connaissable, communicable).
3) Nous percevons (connaissons, communiquons) le perceptible (connaissable, communicable).
4) Ce que nous percevons (connaissons, communiquons) du perceptible (connaissable, communicable) est conditionné par nos faculté perceptrices (cognitives, communicatives).
5) Des altérations dans nos facultés perceptrices (cognitives, communicatives) peuvent changer ce que nous percevons (connaissons, communiquons) du perceptible (connaissable, communicable).
6) Ce qui est perceptible (connaissable, communicable) est, sans qu'il ait besoin d'être perçu (connu, communiqué),
7) Avec les altérations de 5) nous pouvons seulement dire que ce que nous percevons (connaissons, communiquons) du perceptible (connaissable, communicable) a changé, non les choses dont la perceptibilité (connaissabilité, communicabilité) est perçue (connue, communiquée).
8) Ainsi nous reconnaissons que les choses sont, indépendamment de comment nous «les» percevons (connaissons, communiquons), c'est à dire leur perceptibilité (connaissabilité, communicabilité).
9) Nous re-connaissons que les choses sont parce que nous les percevons (connaissons, communiquons) et il est inhérent au fait d'une chose d'être perceptible (connaissable, communicable), 2).
Note i : La Science comme corps déterminé de connaissances est de nature à causer une altération de notre faculté cognitive par une acquisition d'information de sorte à augmenter notre connaissance du connaissable, 5). La science qui a pour tâche de rendre connus des connaissables inconnus, (par opposition à des inconnaissables connus, ex. «Dieu») et donc perceptibles et communicables, présuppose la proposition 6) ; en langage commun cette pensée se traduit par «la science est dérivée des faits» puisque, (2), il est inhérent au fait d'une chose d'être connaissable. Les connaissables inconnus que la science cherche à révéler sont le plus souvent imperceptibles à nos sens. La technique permet de les rendre visibles, donc perceptibles pour nos sens, mais seulement médiatement. De même, les formules symboliques qui décrivent et mesurent des phénomènes visibles ou non sont une perception à priori exacte de ces phénomènes mais ne leurs sont évidemment pas équivalentes : elles ne sont vraies que dans la mesure où les conventions symboliques déjà établies par nous le sont. De telles mesures, conformément à leur force conventionnelle, peuvent se vanter d'une validité universelle ; mais validité n'est pas vérité.
Note ii : Le Langage est une perception commune des choses (Walter Benjamin 1892-13/1: un mode d'intention) au travers la langue qui met en commun leur communicabilité dans (et non pas par) la communication, Walter Benjamin (1892-13/1). Les choses-communicabilités admettent de multiples perceptions communes, c'est à dire de multiples mises-en-commun dans le langage ; en effet, chaque langue ou faculté communicative (geste, signe) communique la communicabilité différemment. Apprendre une langue étrangère reflète le désir de changer de perception. La vérité de la communication langagière nous échappe car il n'y a de communication qui ne communique, donc qui puisse faire abstraction, en toute conscience, de sa propre communication relativement à la chose communiquée. Autrement dit une communication de la «vérité du langage» pose la question de la vérité de la communication qui la communique.
Note iii : Nous-mêmes nous sommes dans la mesure où nous sommes perceptibles, 2). Nous savons que nous sommes lorsque notre perceptibilité est perçue, que ce soit par nous (la conscience) ou par les autres, par exemple lorsque quelqu'un nous laisse le passage sur le trottoir ; notre connaissabilité connue, par exemple quand quelqu'un nous reconnaît ; notre communicabilité communiquée, par exemple quand quelqu'un nous appelle («Thomas»). La psychologie se préoccuppe de saisir les relations à notre perceptibilité. Par exemple nous disons de quelqu'un qu'il est timide lorsqu'il est rendu inconfortable par la perception de sa perceptibilité ; qu'il est vaniteux lorsque il se préoccupe de comment sa perceptibilité est perçue ; qu'il est orgueilleux lorsqu'il croit en la supériorité de sa perceptibilité, supériorité que la perception des autres échoue d'égaler ; qu'il est narcissique lorsqu'il a besoin de percevoir sa propre perceptibilité à travers les perceptions des autres. Sans doute le solitaire, qui est quelqu'un qui se satisfait du fait de sa perceptibilité, se distingue sur ce fondement du mondain, qui ne se contente pas du fait de sa perceptibilité si elle n'est pas perçue. Quoi qu'il en soit, notre perception de nous-mêmes est imparfaite, 8). La perceptibilité qui est notre est intimée par le mot individu. Notre individualité est cette dualité qui est indivisible. C'est pourquoi les penseurs individuels utilisent le pronom «nous» : il les unit en tant que Dasein, qui est le duo du Da (là) et du Sein (être). Cette dualité peut prendre la forme d'un duel comme le chante Ian Curtis (29/1-53/1) dans «Dead Souls» : «A duel of personalities - that stretch all true realities.»
Note iv : Nous nous percevons entre nous. L'apparence est cette part de l'entre-nous que chacun perçoit. Autrement dit, l'apparence est cette part de notre perceptibilité qui nous est à-part en ce qu'elle appartient aux autres perceptions humaines. Notre apparence leur est immédiatement disponible, sauf médiation interposée, mais nous est jamais que médiatement disponible : je la perçois dans le miroir, sur une photo, sur un enregistrement sonore pour la voix. Que notre apparence appartienne aux autres perceptions est confirmé par les habitudes que nous avons prises de nous raser, de nous maquiller, de nous dé-odorer. Certes le chien ne perçoit pas notre apparence car elle ne lui appartient pas : par l'odorat il s'approprie notre perceptibilité d'une manière qui nous échappe totalement. Souvent nous entendons dire que les choses apparaissent, que l'apparence est le caractère de toute chose. Or il serait plus exact de dire que toute chose est perceptible, et de réserver le terme d'apparence pour désigner la perceptibilité des êtres humains en tant qu'êtres politiques (dire qu'une chose apparaît est, selon la pensée qui précède, une personnification ou humanisation de cette chose).
Note v : La politique concerne l'apparence : le politicien moderne cherche à tourner l'appartenance (médiate) de son apparence en une alliance, et son discours regarde au-delà des individus en faveur de catégories (les jeunes, les étrangers, les travailleurs, les sans-abris, les chômeurs, les musulmans etc), lesquelles catégories sont des étiquettes assignées à notre apparence, c'est à dire, à cette part de nous-mêmes qui nous est à part appartenant aux autres perceptions humaines (à la société). Par sa nature même le discours politique est anti-individualiste. La volonté de domination se manifeste lorsque le discours opère une con-fusion entre l'apparence et la perceptibilité, en substituant la catégorie (qui se traduit en chiffres) à l'individu, de sorte à réduire l'individu (qui est deux et indivisible) à la seule dimension de son apparence—cette part de lui qui lui est à part—ce qui revient à placer une perception de l'individu au-dessus de sa perceptibilité (dont l'apparence, nous le savons, n'est qu'une part, et une part qui ap-par-tient aux autres individus, c'est à dire à la société). Ceci exprime la trahison bien connue par la politique de ce qu'elle devrait préserver, en l'occurence, l'individu en tant qu'entité indivisible.
Note vi : le masque est ce par quoi nous cachons notre apparence à autrui. Nous leur refusons l'appartenance de notre apparence : ils ne perçoivent que le masque et non notre perceptibilité. Cependant, comme nous l'avons vu dans la note iv, l'apparence est la part de l'entre-nous que chacun perçoit. Le masque qui cache l'apparence a un sens pour cet entre-nous. Le masque prend en compte sa perception par les autres. Il tend vers leur conscience. La structure binaire de l'entre-nous est éclairée par le port du masque puisque le masque est une suspension temporaire du «nous» dans l'entre-nous. En effet je ne suis pas perçu dans mon apparence distincte (qui demeure une part de ma perceptibilité) mais comme porteur du masque, comme «l'autre». Le «nous» s'en trouve changé—il n'est plus apparemment homogène. De même lorsque les autres portent des masques, le «nous» de l'entre-nous est temporairement suspendu en faveur de «l'entre». C'est l'espace entre les perceptions qui prend le dessus. Non sans paradoxe, cette suspension temporaire du «nous» dans l'entre-nous permet à chacun d'être individué, c'est à dire de re-prendre sa place distincte dans l'entre-nous. Ce n'est pas tout. Nous avons vu dans la note iv que l'apparence concerne l'entre-nous humain parce qu'elle est dirigée vers les autres perceptions humaines par opposition aux perceptions animales qui nous perçoivent de leur manières propres. En portant le masque nous amenons à la lumière l'élément humain de l'entre-nous parce que le masque est lui-même in-humain, c'est à dire pas-tout-à-fait humain (seul un humain peut être in-humain). Pour prendre un exemple : évidemment le criminel masqué ne souhaite pas être connu ou perçu ; mais le masque lui permet de s'excepter de l'entre-nous impliqué par l'apparence, l'entre-nous humain. Aussi l'homme masqué est-il in-humain. Là où tous portent des masques, l'entre-nous est in-humain. Seulement en ce sens restreint pouvons-nous dire des arts dramatiques, festivaux et rencontres privées qui utilisent des masques qu'ils reflètent un désir humain de l'in-humain, peut-être comme moyen de jeter de la lumière sur ce que c'est d'être humain.
Note vii : La luxure est le désir d'avoir connaissance charnelle d'un ou d'une autre. Plus précisément elle est un désir de changer de perception : de la perception visuelle je tend vers la perception charnelle. La connaissance charnelle se distingue de la perception visuelle non seulement en ce qu'elle sollicite le toucher plutôt que la vue, mais plus significativement en ce qu'elle signifie notre connaissabilité qui découle de notre être dans le monde, (2), de telle manière à impliquer notre corps, c'est à dire dans la co-ïncidence du moment biologique de devenir et du moment de la perception (cf. Temps et moment).
Note viii : L'empathie est la perception d'une perception différente de la notre, donc à plus forte raison d'une différence de perception. Ainsi l'empathie peut-t-elle se manifester à l'égard de tout être vivant. Apprendre une langue étrangère, une différente perception commune des choses, est par nature empathique. De même, l'acte de com-prendre, de prendre-avec la perception d'un autre, est empathique dans la mesure où ce prendre-avec est une perception d'une perception différente de la notre. La volonté d'empathie est une pré-condition à la tâche de comprendre un auteur. Toutefois, l'empathie est imparfaite en ce qu'elle est inférieure à la perception qu'elle perçoit. L'empathie n'est pas la compassion. La com-passion, être passionné-avec, est causé par l'empathie, est un affect de celle-ci, mais n'est pas une perception. En tant que passion la compassion connote la souffrance.
Note ix : La sympathie est l'empathie en accord. Autrement dit, la perception perçue est en accord avec la perception qui la perçoit : la différence de perception est donc moindre et perçue comme telle. Cet accord de perceptions se traduit en langage courant par l'expression «nous sommes d'accord» ou, moins souvent, «je sympathise».
Note x : l'interprétation est une perception transformante d'une chose perceptibilité. Ce qui distingue l'interprétation supérieure réside dans ce qu'elle a de transformateur ; car l'interprétation inférieure se confond toujours avec la transposition de sorte à nier la transformabilité, c'est à dire l'interprétabilité, de ce qui est interprété. Ainsi les interprétations de Glenn Gould (5/1-55/1) demeurent à mon sens supérieures que celles des autres en ce qui concerne le corpus de Bach, puisqu'elles ne rechignent pas à transformer la musique en son, à placer le son au plus haut niveau de son attention, à saisir la partition dans tout ce qu'elle avait de transformable d'où une fidélité certaine.
Note xi: Le «Je suis celui qui est» de l'Exode 3:14 est la réalisation qu'Il est mais n'est pas connaissable. Il est la seule chose au fait delaquelle n'appartient la perceptibilité. Il est l'éternel exception juive à 2).
Note xii : Le désir de mourir est un désir d'imperceptibilité. En désirant la mort nous souhaitons disparaître ; en tuant nous faisons disparaître. Ce qui a disparu n'est plus parce qu'imperceptible, 2). La mémoire perpétue la chose disparue en tant que communicabilité.
Nous pouvons résumer ce qui précède en disant que la chose en elle-même est la chose en tant que perceptibilité, connaissabilité ou communicabilité, et qu'une perceptibilité, connaissabilité ou communicabilité peut être perçue, connue, ou communiquée de plusieurs manières à un moment. Cela suit de 7) et 8). Néanmoins, quoique nombreuses soient les perceptions de la même perceptibilité, ils partagent tous la perceptibilité comme point de départ, ainsi que leur relativité en tant que perceptions d'une perceptibilité, c'est à dire leur infériorité relativement à la perceptibilité. Il en va même de la conscience, qui n'est autre que la perception de la perceptibilité qu'est la perception.
Addendum I—«Ce n'est pas la conscience de l'homme qui détermine son existence mais, au contraire, son existence sociale qui détermine sa conscience». Phrase bien connue de Marx, la question se pose de sa connaissabilité : perception de la «conscience», connaît-elle la limite de la conscience comme perception d'une perceptibilité ? Cette phrase témoigne t-elle d'une conscience de sa communication relativement à la «conscience», c'est à dire de son infériorité relative à cette communicabilité ?
Addendum II—L'économie de service est soutenue par l'apparence (note iv) ; c'est parce que notre apparence appartient aux autres que les autres—la société—nous déterminent, qui nous sommes, à un niveau très élevé. Une façon de s'échapper est de nous identifier, notre conscience, complètement avec notre apparence de telle sorte que nous devenons ce que les autres pensent de nous. Néanmoins cela pose un problème. En prenant refuge dans notre apparence nous prenons refuge dans cette part de notre perceptibilité qui appartient aux autres. Il suit que notre perceptibilité ou être-dans-le-monde ne nous appartient plus. Nous sommes arrivés à la définition de l'aliénation. Et puisque j'ai mentionné Marx, son analyse de la force aliénante qu'est le capitalisme est tout aussi aigûe aujourd'hui, dans nos économies soit-disant développées, qu'elle ne l'était à l'épôque industrielle. 26/1/0/2
vendredi 23 janvier 2009
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