Si nous devions un instant oublier les mesures conventionnelles du temps et le mouvement linéaire que les dates chrétiennes nous imposent nous ne tuerions point le temps pour autant car nous reconnaitrions encore le moment qui s'est tue depuis que vous avez commencé à lire cette phrase. Pourquoi reconnaitrions nous le moment qui s'est tue et que s'est-il passé dans ce moment ? Je commencerai par la seconde question en premier qui présuppose la première. Que s'est-il passé dans ce moment ?
Le cycle biologique qu'est notre devenir. La motion régulière de votre respiration, votre coeur qui bât, la sensation de votre digestion : tout ceci et plus encore se sont passés dans ce moment. Ensembles ces évènements cycliques constituent notre cycle biologique. Parce que ces évènements sont continuels nous les oublions. Sauf quand ils forcent notre attention. Ils forcent notre attention dans différentes circonstances : certains sont devenus matière à habitude, une habitude que nous aimons obfusquer et cacher des autres, et qui nul doute éclaire notre propre impuissance quant au fonctionnement de notre corps (notre corps est en-dehors de nous, est ce en-nous qui est hors de nous) ; d'autres se manifestent le plus fortement lorsqu' interrompus ou rendu difficiles tel la respiration ; et d'autres encore nous sont complètement invisibles sauf quant à leurs effets que nous pouvons percevoir : mes cheveux sont plus long maintenant qu'ils ne l'étaient il y a six mois, ainsi que mes ongles comparés à il y a une semaine, peut-être même mon nez. Nous pouvons dire dans chaque cas que le Temps est au travail. Des changements apparemment imperceptibles mais irrécupérables ont eu lieu, et inhérent au changement est le temps : quelquechose était qui n'est plus et quelquechose est qui n'était pas. Ces changements nous affectent dans notre apparence (cf. P et c, note iv). Ce être-affecté est ce que nous appelons vieillir.
Ces pensées évidentes—même aux contemporains—n'exhaustent pas le sens du mot devenir. En effet si le mot devenir a un sens quelconque dans le contexte-ci c'est à cause de la connaissance que nous avons de notre propre finitude. Soyons clairs. Nous avons appris à savoir que les évènements cycliques qui font notre cycle biologique ne sont pas perpétuels. C'est dire que nous avons appris que notre cycle biologique n'est pas infini. Nous savons qu'il prendra fin, sinon qu'il s'arrêtera (une crise est un moment qui nous désaisit de nous-mêmes). En effet alors que je parle nous sommes tirés plus près encore de la réalisation physique de notre finitude. Peut-être cette réalisation sera-t-elle cause d'une frustration—pourquoi perdre mon temps à lire ces lignes sur quelquechose que je sais arrivera mais auquel je préfère ne pas penser—mais cette frustration est méconnue. Nous pouvons choisir d'ignorer quelquechose, de la dénier, mais ce faisant nous affirmons en fait la chose qui est niée ou ignorée. Même si nous choisissons de ne pas ignorer la chose nous ne sommes pas à même de la connaître (cf. P et c, 6)). Tel est le cas ici. Nous pouvons connaître la chose comme fait, comme inévitabilité (cf. P et c, 2) et 9)), mais nous ne pouvons connaître la chose en elle-même (cf. P et c, 8)). Ceci inclue l'expérience. Puisque toute expérience est expérience vécue, la connaissance de notre finitude en tant que finitude ne nous est pas ouverte (plus sur ce que nous entendons par expérience plus bas). La connaissance du fait de finitude est suffisante, par contre, pour éclairer le sens de devenir. Devenir c'est venir-à-être et tandis qu'en termes spatiaux nous ne sommes qu'en ce que nous sommes perceptibles (cf. P et c, iii), en termes temporels nous ne «sommes» pas mais toujours nous venons-à-être. Ce qui semblait statique dans l'ontologie de la perception ci-dessous est en mouvement dès lors que le temps y est intégré. En effet le corps pourrit et dépérit (périre, per-ire, aller au-delà) après la fin du cycle biologique. Dire que le «sommes» de «nous sommes» n'est véritablement statique qu'à la fin de notre venir-à-être, c'est à dire dans la mort, exige que nous passions à la question suivante dont l'étendu inclue cette première tentative à élucider le temps.
Avant de considérer la pertinence du mot moment—pour montrer au lecteur que ce dernier n'est pas un mot vide visant à le tromper dans une croyance au caractère substantiel d'un message qui ne l'est pas—une étape préliminaire, évidente mais nécessaire, est sollicitée. Dans «pourquoi reconnaitrions-nous le moment qui s'est tue ?» nous devons considérer le «pourquoi reconnaitrions-nous ?». Le reconnaitrions-nous est important. La question n'est pas formulée comme un ordre «pourquoi devons-nous reconnaître ?» De tels ordres n'ont pas leur place en pensée philosophique parce qu'ils nécessitent d'accepter certaines conventions qui transcendent la conscience de l'individu. De même le reconnaitrions n'est pas un «avoir besoin de» mais est plus fort qu'un «pourrions reconnaitre». Nous «n'avons besoin» de ne rien reconnaître. Nous pouvons vivre nos vies comme des sceptiques dans la certitude que rien n'est certain sauf notre propre certitude que rien n'est certain. Inversement nous «pourrions» toujours reconnaître quelquechose, dont le fait de reconnaissance ; tout aussi également, nous «pourrions» ne pas la reconnaître. Par contre nous «reconnaitrions» quelquechose seulement si nous avions raison pour le faire, et raison assez forte pour faire pencher la balance de probabilité en faveur de la reconnaissance au détriment de la non-reconnaissance. Aussi pourquoi le lecteur reconnaitrait-il ce qui précède ? Parce qu'il l'a lu, l'a perçu, et ne pas le reconnaître serait presque absurde compte tenu de cette perception (cf. P et c, 9)).
Si nous reconnaissons que la reconnaissance découle de la perception par le lecteur de sa propre perception donc également de ce qui est perçu, nous devons interroger plus pronfondément la question de ce qui s'est passé dans le moment de lecture de la première phrase. Ce qui nous perturbe ici sont les mots «moment de». Ils ont dirigé mon attention vers ce qui s'est passé pendant la lecture de la première phrase hors de la lecture elle-même. Mais même sur ce fondement je ne puis rejeter d'un coup la discussion initiale sur le devenir qui s'est aussi passé, bien que pendant et hors l'acte de lecture. Le mot «hors» est ici délibéré car notre corps n'est pas complètement attachée à la perception de notre perception. Le corps fait des demandes à notre conscience, nous demande de manger, de dormir, de faire l'amour ; nous pouvons ignorer ces demandes quitte à y risquer nos vies. Le prisonnier qui fait une grève de la faim ignore ou rejète les demandes que lui fait son corps à sa conscience : elles font appel à sa perception immédiate mais la perception de sa perception dit «non». Ce faisant il affirme la volonté de puissance de la conscience contre et au-devant la nécessité ; il sait toutefois que la nécessité aura et a le dernier mot (le sens original de nécessité est mort, mais ce sens primitif avait déjà été perdu dans le grec ancien anangke, J.V.-Vernhès, Initiation au grec ancien, p.45). L'ironie bien sûr est que la conscience qui dit non est attachée au corps et est impensable isolément de celui-ci (mais ce qui est impensable peut être imaginé, c'est à dire, fabriqué en images). Dès lors le corps est mieux vu comme hors de nous, comme hors de notre conscience (puisque «nous» n'a aucun sens pour le corps), comme ce côté de nous qui est hors de «nous».
Ceci m'amène à la question en entier, «pourquoi reconnaitrions-nous qu'un moment s'est tue ?» Pourquoi pas un siècle, ou une seconde ou un temps quelconque ? Pourquoi «moment» ? Pourquoi «tue» ? Il ne peut s'être tué car nous parlons de «lui» en ce moment même ! L'expérience de pensée de la première phrase exclut «les mesures conventionnelles du temps» afin de considérer le concept du temps. C'était un choix facile à faire parce que penser à côté de la convention, et non pas contre elle, nous amène à nous-mêmes, à notre conscience. La convention résulte du venir-ensemble des hommes. Il y a de bonnes et de mauvaises conventions, les opinions diffèrent, mais aucune n'est si forcenée à triompher de l'individu chez sa propre conscience. Les conventions qui le tentent essaient d'usurper le «Dieu» de jadis, d'interdire l'individu dans son individualité, c'est à dire dans sa complétude. Pourquoi «moment» ? Parce que dans notre perception partagée des choses qu'est le français (cf. P et c, note iii), j'ai, c'est à dire, ma conscience, perçu et saisis le mot moment comme approprié ou propre à la tâche de cet article sur le Temps. Pourquoi ai-je dis que ce moment s'est tue ? Il s'est tue parce que le moment a déjà disparu alors qu'on le formule. Le «maintenant» est déjà un «plus maintenant» mais un «avant». Mais ces observations nous disent quelquechose sur le Temps qui est somme toute essentielle—alors que le Temps travaille nos corps, et les choses en général, nous pouvons diviser le Temps, le penser, en faire une allégorie ou métaphore («L'amour n'est pas le bouffon du Temps», Shakespear) parce que nous l'avons conceptualisé. En effet tout ce qui précède et plus encore est inclu dans le mot de cinq lettres «Temps». (Quant au mot «instant» dans «oublier un instant» nous pouvons le penser comme instantané, comme demandant au lecteur de saisir le moment et d'oublier dans l'instant de ce moment les mesures conventionnelles du temps et les dates chrétiennes).
Un moment—qui est conceptualisé—est toujours un double moment. Le moment dehors du devenir (le corps) et le moment dedans de la perception (la conscience). Cela recoupe de nombreuses notions journalières. Par exemple, la mémoire est l'accumulation de moments (dehors-dedans) dans notre conscience. Le moment dedans de la conscience peut-être en communion avec le moment dehors du devenir—«nous» sommes alors véritablement «dans le moment». Mémoriser c'est volontairement amener un moment dans sa conscience. Se souvenir c'est avoir un moment dans notre mémoire se représenter à notre perception. Remémoriser c'est tirer volontairement de notre mémoire un moment que nous amenons à notre perception. Dans le souvenir et la remémorisation, la dichotomie entre le moment de la perception et le moment biologique est évidente—en se souvenant nous oublions la perception du moment biologique présent en faveur d'une perception d'un moment qui s'est passé plus tôt dans notre devenir (même si la perception n'était pas celle de notre biologie elle s'ancrait dans le temps qui était la sienne) ; en remémorisant nous quittons la perception du dehors présent en faveur d'une perception d'un moment qui n'est plus en-dehors mais en notre conscience. A cette lumière, que voulons-nous dire par «expérience» ? L'expérience est la déduction faîte de l'accumulation de moments dans notre conscience—de notre mémoire—d'une connaissance de l'extérieur qui se répercute sur notre for intérieur. Dans un contexte professionnel nous disons de quelqu'un qu'il a de l'expérience du fait du savoir-faire qu'il peut tirer des moments accumulés dans sa mémoire. L'expérience est liée à la mémoire (cf. P et c, note iv) parce qu'en vérité notre expérience n'est rien d'autre qu'un savoir-faire enraciné dans une accumulation de moments répétés et similaires. Du point de vu de notre apparence, c'est à dire d'un point de vue de perceptions humaines autres que la notre, l'expérience est un savoir-faire qui est acquis et disponible. La différence entre les deux n'est pas grande, une différence de perceptions en fait, mais qu'il convient de souligner malgré tout, surtout à une épôque où l'expérience professionnelle telle qu'elle apparaît sur les «curricula vitarum» est une condition de vie. 24/2/0/2
vendredi 23 janvier 2009
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